L’apprentissage du chinois, un Graal pour la jeunesse sénégalaise

TV5-Monde et le Celsa poursuivent leur série de reportage sur la société sénégalaise. Dans le pays, le nombre d’étudiants accueillis dans les instituts Confucius a été multiplié par six depuis 2013. Un choix motivé par les débouchés nombreux offerts par les entreprises chinoises dans le pays.

Sur le campus Cheikh Anta Diop de Dakar, l’institut Confucius détonne au milieu des austères bâtiments universitaires dans lesquels s’engouffrent des dizaines d’étudiants, ce matin du 11 février. La façade rouge vif, les caractères chinois qui la parcourent et le parterre d’arbustes minutieusement taillés – les seuls dans les environs – ne laissent aucun doute sur le lieu.
Dans l’entrée, un groupe de jeunes discutent à côté d’une imposante statue d’un Bouddha. Ils font partie des 520 élèves sénégalais qui suivent ici des cours de mandarin, pour 50.000 à 100.000 francs CFA par an (de 75 euros à 150 euros). Des effectifs qui ont bondi en quelques années : l’institut Confucius et ses antennes locales accueillent plus de 1.300 étudiants dans tout le pays, contre 200 à son arrivée en 2013.

Dans ce pays gangréné par le chômage, la plupart des élèves ont franchi les portes de l’établissement pour que s’ouvrent celles des entreprises chinoises, nombreuses au Sénégal. Mame Diarra Sakho, l’a très vite compris.

« Avant, je travaillais dans une entreprise qui vendait des pièces automobiles. On commerçait avec des Chinois, donc j’avais besoin de parler leur langue, raconte l’étudiante en licence 2 de management. Les Chinois, c’est l’avenir ». Son camarade Ndeye Coumba ajoute : “beaucoup sont ici parce qu’ils n’ont pas trouvé de travail une fois diplômés”.

 

Une forte demande d’interprètes

Le poids de la Chine dans l’économie sénégalaise n’est un secret pour personne dans l’établissement. Depuis l’arrivée au pouvoir du président Macky Sall en 2012, l’Empire du milieu a injecté 960 milliards de francs CFA (460 millions d’euros) dans les infrastructures, l’énergie ou encore l’agriculture.
Or, « beaucoup de Chinois ne parlent pas français ou anglais », pointe Ousmane Faye. Lui est l’un des trois enseignants sénégalais mais l’établissement compte aussi trois professeurs de nationalité chinoise. Autant dire que la maîtrise de cette langue est un atout de taille sur un curriculum vitae. A 23 ans, Maguette Kanté pourra bientôt inscrire cette ligne sur le sien, et se projette déjà dans les métiers qui s’offriront à elles. « Les sociétés chinoises et sénégalaises ont besoin d’interprètes, comme les États pour leurs échanges diplomatiques », explique l’étudiante en relations internationales, dans la cour de l’institut encore décorée pour le nouvel an asiatique.
L’ambiance est studieuse, ce lundi matin. A l’ombre d’une pagode, des élèves révisent dans les jardins de l’école, tandis que dans une salle de cours, une classe répète en chœur les intonations de leur enseignant. Penché sur une table de la bibliothèque, un étudiant gratte des lignes de caractères mandarins. “Les gens pensent que c’est une langue difficile à cause de l’écriture, mais ce n’est pas vrai”, sourit Bamba Diedhiou.

Les entreprises chinoises implantées au Sénégal ont bien compris l’intérêt d’un tel établissement.

« Nous leur avons demandé le type d’employés dont elles avaient besoin, indique son directeur, Mamadou Fall. C’est à partir de leurs réponses que l’on a créé des formations en comptabilité, en management ou en ressources humaines. »

Autant de matières que l’on pourrait suivre sur les bancs de la faculté de gestion voisine, à une différence près : c’est ici le « modèle chinois » qui est valorisé. « La discipline, l’assiduité ou la volonté de servir son entreprise manquent malheureusement aux Sénégalais », estime ce spécialiste de l’histoire de l’Asie.

Des partenariats avec les entreprises chinoises
Et la recette semble fonctionner. Une dizaine d’entreprises chinoises se sont engagées à prendre à l’essai les étudiants au terme de leur formation. Environ 40 élèves y ont ainsi été placés au cours des deux dernières années. Et il y a fort à parier qu’ils s’y intégreront sans mal. Car les étudiants ne viennent pas seulement ici pour apprendre la langue ou se former aux préceptes entrepreneuriaux chinois, « ils peuvent aussi prendre des cours de tai-chi, de médecine traditionnelle ou de gastronomie chinoise”, détaille Ousmane Faye, dans la salle des professeurs.
Bras armé culturel de Pékin, l’institut Confucius de Dakar est financé à 80% par l’État chinois, selon la direction. Mais celle-ci tient à nier tout interventionnisme des autorités chinoises sur l’enseignement. “Nous avons les coudées franches pour mettre en œuvre notre propre agenda”, insiste Mamadou Fall, assis à son bureau, sur lequel se dressent deux petits drapeaux, l’un sénégalais et l’autre chinois.
Bien loin de ces considérations, Yankhoba Thiam, 26 ans, se montre lucide. “Quoi qu’on en dise, les Chinois sont partout, et beaucoup au Sénégal”, rappelle l’étudiant. Son pragmatisme ne l’empêche toutefois pas de philosopher : “Les limites de mon propre langage constitue les limites de mon propre monde”.

Article publié en partenariat avec l’école de journalisme du Celsa – Paris Sorbonne et son projet « Carnets du Sénégal ».
Alexandre Berteau – CELSA/tv5monde.fr


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