Ouverture de la Maison Ousmane Sow:  «une maison-sculpture» à Dakar

C’est un grand événement. Samedi 5 mai, à Dakar, au Sénégal, la maison du sculpteur Ousmane Sow a ouvert ses portes au public dans le cadre de la Biennale d’art contemporain Dak’Art (3 mai au 2 juin).

Ousmane Sow, ancien kinésithérapeute, a été révélé au public par l’exposition du Pont des Arts, à Paris, en 1999, avec les statues monumentales de la bataille de Little Big Horn. Ses œuvres ont été ensuite exposées dans une vingtaine de lieux dans le monde.

Si la matière de ses sculptures reste mystérieuse, la visite de sa maison permettra de mieux connaître le sculpteur sénégalais disparu en décembre 2016. Entretien avec Béatrice Soulé, celle qui fut la compagne de l’artiste.

 

L’interview de l’épouse d’Ousmane Sow sur RFI

RFI : La maison Ousmane Sow s’appelle Le Sphinx, ce qui n’est pas un nom anodin. Votre mari Ousmane Sow, l’avait-il construite lui-même de ses propres mains ?

Béatrice Soulé : Oui. Elle s’appelle Le Sphinx parce qu’à l’époque il avait envie de faire une série sur les Égyptiens. Donc il a fait une préfiguration qu’il n’a pas continuée. Ne me demandez pas pourquoi, je ne sais pas. Mais c’était pour lui une œuvre à part entière qu’il avait entièrement recouverte de sa matière et surtout dont il avait fait les carreaux, qui sont magnifiques, de grands carreaux de couleur, à même la matière de ses sculpteurs à pleines mains.
Sa maison était une sculpture.
Voilà, c’est une maison-sculpture en fait. D’ailleurs, il n’y avait pas d’architecte. Il avait fait une maquette et après il avait un entrepreneur et deux maçons et on montait un mur ici, un mur là…

Que va-t-on pouvoir voir à l’intérieur de la maison Ousmane Sow ?
Dans la maison, on va voir les séries africaines. Celles qui appartiennent encore à Ousmane, puisqu’elles ne sont pas toutes complètes. Ousmane travaillait par séries. Il y a une série qui est complète, heureusement. Je me suis attachée à ce qu’on ne vende jamais les Peuls, de façon à ce que le groupe reste entier. C’est important d’avoir ce témoignage.
Donc, il y aura les séries africaines dans les différentes salles, accompagnées par des photos de l’ensemble de la série pour qu’on se rende compte du travail global. Et les Grands Hommes, puisqu’il avait réalisé une série en hommage aux grands hommes qui l’ont aidé à ne pas désespérer du genre humain. Il n’a, malheureusement, pas été au bout de cette série. Mais il a réalisé Nelson Mandela, de Gaulle, Victor Hugo, son père et L’Homme et l’Enfant, qui est un Juste qu’il avait réalisé pour Besançon, mais qui a rejoint le groupe des Grands Hommes. Malheureusement, il n’a pas terminé Mohamed Ali, ce que je regrette beaucoup, parce qu’il avait une passion inouïe pour la boxe, et Martin Luther King.

Quelle impression globale se dégage de ses œuvres ? Est-ce que c’est la lutte pour la liberté, la liberté des peuples d’Afrique ou la liberté que les grands hommes, comme Martin Luther King ou Nelson Mandela, ont arrachée ?
Oui, la liberté à coup sûr. La compassion… Quand je pense aux hommes d’Ousmane, je pense toujours à une phrase qui dit qu’on reconnaît les plus hautes œuvres d’art à ce qu’elles expriment en même temps l’étrange malheur de la condition humaine et les raisons de l’espérance. Et quand je vois les visages d’Ousmane, je pense toujours à ça, parce qu’il y a quelque chose d’extrêmement terrible dans ces visages. On sent une tristesse profonde et en même temps il y a ces raisons de l’espérance.

En fait, l’œuvre d’Ousmane était très compassionnelle. Par exemple, dans Little Big Horn, vous n’avez pas un seul soldat ou Indien blessé, avec un visage détruit… Parce qu’il considérait qu’il avait autant de compassion pour les soldats que pour les Indiens.
Il voulait que tous aient leur dignité.
Voilà. Il a dit qu’il n’aurait jamais pu faire un miséreux ou quelqu’un dans la souffrance. Pour lui c’était insupportable de voir un homme à terre.
L’atelier d’Ousmane Sow sera aussi visible dans la maison qui ouvre au public.

Qu’est-ce qu’on y voit ?
L’atelier c’est plutôt celui dans lequel il travaillait vers la fin de sa vie. En fait, dans la grande cour où il a créé Little Big Horn, etc., il n’y avait pas grand-chose. Ça, c’était un peu son jardin secret. Ousmane était hanté par un projet dont je savais qu’il n’irait jamais au bout, parce que ça ne pouvait être qu’une utopie étant donné le nombre d’années qui lui restait qui était de faire des sculptures animées, comme il en avait fait d’ailleurs, il y a longtemps, puisqu’il avait filmé des sculptures animées dans son cabinet de kiné.

Un tout petit film…
Un tout petit film, le seul vestige qu’on ait… La seule chose dont on dispose de son passé. Il voulait absolument faire un film d’animation, mais il aurait voulu tout faire. Écrire le scénario, faire les décors, faire bouger les œuvres, les filmer, etc. Et il travaillait comme un fou dans cet atelier à essayer de faire bouger ces petites sculptures animées qui étaient devenues de grandes sculptures animées. Et c’est ça, c’est l’atelier dans l’état où il était quand il travaillait sur cette utopie, qui restera visible.

Recueilli par Sébastien Jédor/rfi

 


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