Présidentielle au Sénégal : « Où sont les jeunes et les femmes ? »

Le Conseil constitutionnel n’a retenu que cinq hommes d’âge mûr pour le scrutin du 24 février. Pourtant, ils étaient 27 candidats au départ, analyse Fary Ndao.

Tribune consultée sur lemonde.fr.

Au Sénégal, le Conseil constitutionnel chargé d’examiner les candidatures à la présidence de la République s’est prononcé de manière définitive, dimanche 20 janvier 2019. Ils étaient 27 candidats avant de passer par le filtre du parrainage populaire mais cinq seulement verront leurs noms inscrits sur les bulletins de vote lors du premier tour de l’élection présidentielle du 24 février. Les Sénégalais devront donc choisir entre le président sortant, Macky Sall, 58 ans, et les opposants Idrissa Seck, 60 ans (coalition Idy2019), Madicke Niang, 63 ans (coalition Madicke2019), Issa Sall, 62 ans (PUR) et Ousmane Sonko, 44 ans (coalition SonkoPrésident).
Ce qui interpelle à la lecture de cette liste, c’est l’absence de femmes et de jeunes dans un pays où l’Assemblée nationale est pourtant composée de 43 % de femmes et que les moins de 40 ans représentent 70 % de la population. Où sont donc les jeunes et les femmes ? Il y avait pourtant du choix.

Les plus jeunes candidats, Abdoul Wahab Ben Geloune (41 ans) et Bougane Gueye Dany (42 ans), sont deux entrepreneurs « partis de rien ». Indépendants et politiquement engagés sur le tard – ce qui ne pardonne jamais –, ils n’ont pas passé le cap des 53 000 parrainages, malgré une belle présence sur les réseaux sociaux et des moyens importants déployés pour sillonner le pays, notamment pour M. Dany. Les ambitions des candidates Aissata Tall Sall, Aida Mbodj et Amsatou Sow Sidibé, ont également été stoppées net. Sexagénaires, dirigeantes de mouvements ou partis politiques, elles ont toutes trois été ministres et ne sont donc pas des novices en politique.

Ce rapide tour d’horizon permet d’identifier deux profils. Le premier est celui des (presque) jeunes qui se sont lancés dans l’aventure présidentielle avec leurs propres moyens. Le second est celui de femmes expérimentées qui se sont émancipées des historiques Parti socialiste (PS) et Parti démocratique sénégalais (PDS) mais qui n’ont pas réussi à mobiliser assez de sympathisants autour d’elles pour mener à bien leur ambition nationale.

« Fuite des cerveaux politisés »
En observant ces deux profils et l’âge moyen des candidats retenus (61 ans, hors Ousmane Sonko), il transparaît un fait : celui de la confiscation du leadership politique par des hommes sénégalais d’âge mûr. Faut-il s’en étonner dans un pays où la moyenne d’âge des députés siégeant à l’Assemblée nationale est de 55 ans, quand celle de la population est de 19 ans ?
Conscients de l’impossibilité d’émerger dans des partis politiques où la démocratie interne est en panne, les jeunes préfèrent ainsi arriver à la politique par des voies de contournement telles que le monde des affaires. Quant aux femmes, lassées d’être des faire-valoir, elles s’émancipent, mais souvent sur le tard.
Pour comprendre leur échec, il faut d’abord s’intéresser à l’organisation insidieusement discriminatoire des partis politiques sénégalais. En effet, ceux-ci comptent toujours un mouvement des jeunes et un de femmes. Cette subdivision astucieuse crée tout d’abord une antichambre à l’entrée dans la politique nationale. En effet, au Parti socialiste sénégalais, tout jeune de moins de 25 ans doit obligatoirement militer au sein du mouvement des jeunes. Ensuite, elle agit comme un entonnoir et pousse les jeunes, tout comme les femmes au sein de leur mouvement, à se lancer dans une compétition féroce pour contrôler ledit mouvement.
Cette compétition nécessite de se faire remarquer par les instances centrales du parti et requiert des moyens logistiques et des militants dévoués qui sont souvent fournis par les responsables nationaux. Ainsi, jeunes et femmes sont avant tout perçus dans les partis politiques sénégalais comme des troupes à travers lesquelles les responsables politiques nationaux, souvent des mâles, se livrent des luttes d’influence. De plus, lors des investitures sur les listes électorales ou lors de l’établissement du bureau politique du parti, le mouvement des jeunes et celui des femmes disposent d’un quota qui garantit la présence de leur responsable et parfois de son adjoint(e). Par ailleurs, dès qu’un jeune ou une femme veut se prononcer sur un champ politique autre que celui qui lui a été assigné, c’est bien souvent le rappel à l’ordre, la mise à l’écart, voire la sanction.
Hormis cette malformation congénitale des partis sénégalais, d’autres facteurs peuvent expliquer l’absence de leaders politiques jeunes ou femmes au niveau national et particulièrement dans la liste finale de candidats à la présidentielle. Parmi eux figurent en bonne position le désintérêt des jeunes élites intellectuelles critiques, hommes et femmes confondus, pour la politique partisane, mais aussi la « fuite des cerveaux politisés » vers l’espace de la société civile. Un espace certes militant, mais relativement confortable. Les partis politiques manquent donc de bras et d’esprits de qualité.

Pauvreté du discours
Outre le refus de s’engager dans la politique partisane, ce qui laisse un boulevard aux jeunes courtisans et courtisanes, le manque de leadership politique jeune et féminin s’ancre également sur un substrat culturel patriarcal intimant sans cesse aux jeunes de ne pas contredire leurs aînés, y compris quand ceux-ci ont tort, ni de prendre de risques sur le plan professionnel. Quant aux femmes, charge à elles de sacrifier leurs ambitions professionnelles et politiques si l’équilibre familial risque d’en pâtir. Telle est l’atmosphère sociale pesante dans laquelle toute aspiration de jeunes ou de femmes est étouffée par l’ordre patriarcal d’essence traditionnelle et religieuse.
Enfin, l’absence d’un discours politique fort et élaboré prenant en charge les préoccupations des jeunes et des femmes explique le fait qu’ils n’ont pas réellement soutenu les candidats qui ont été recalés. Les premiers responsables de cette pauvreté du discours sont bien entendu les candidats et candidates eux-mêmes, qui n’ont pas su trouver les thèmes politiques susceptibles de réveiller l’enthousiasme.
La nouvelle règle de parrainage, filtre nécessaire à la lisibilité du jeu politique mais véritable capharnaüm dans sa mise en œuvre, est donc apparue comme un obstacle supplémentaire à ceux que rencontraient déjà les jeunes et les femmes dans l’espace politique et social sénégalais. Aspirants candidats mais finalement cantonnés au rôle de spectateurs, jeunes et femmes se contenteront de porter des tee-shirts et d’animer les meetings politiques dans les semaines à venir. Un air de déjà-vu.

Fary Ndao, ingénieur géologue. Il est coauteur de l’ouvrage collectif Politisez-vous ! (éd. United Press of America). Il a publié l’essai L’Or noir du Sénégal en 2018.


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