Selon Mediapart, Dakar a fait de l’océan Atlantique sa fosse septique

Le canal de Ngor se déverse dans la baie de Soumbédioune.

Malgré une qualité sanitaire catastrophique, le littoral de la capitale du Sénégal continue à attirer. Notamment avec la construction, à partir de janvier 2018, d’une usine de dessalement d’eau de mer sur le site des Mamelles. Ce projet suscite une opposition dispersée, convaincue de son impact néfaste à long terme.

Dakar (Sénégal), de notre correspondant.– C’était en février 2016, à Dakar. Dans des vagues médiocres, surfeurs sénégalais et marocains se disputaient l’étape nationale du Rip Curl Africa Tour dans la baie des Carpes, à Ngor. Du haut d’un promontoire, juges et spectateurs scrutaient les manœuvres. Certains portaient des masques sur la bouche pour se protéger d’émanations irritantes à la provenance inconnue. Plusieurs surfeurs sont tombés malades les heures suivantes.

Comme les coraux, la santé des surfeurs est un bon indicateur de la pollution marine, et celle de la presqu’île de Dakar est préoccupante. La Fédération sénégalaise de surf, dont la plupart des pratiquants sont étrangers, a sonné l’alerte auprès des autorités après cette compétition. Les fonctionnaires des différents corps chargés de la sécurité environnementale sont venus constater ce que tout le monde sait : le canal de Ngor, conçu à l’origine pour évacuer les eaux de pluie, est devenu une décharge à ciel ouvert, charriant eaux usées et ordures du quartier jusqu’au rivage. L’inspection a tout de même fait quelques découvertes, puisque 35 rejets sauvages ont été recensés sur une distance d’un kilomètre, dont un en provenance du luxueux hôtel King Fadh Palace.

Le canal de Ngor, ou encore le canal 4, dont les eaux noirâtres et pestilentielles sillonnent la ville avant de se déverser dans la baie de Soumbédioune, ne sont que la partie émergée de cet iceberg méphitique. Avec plus de trois millions et demi d’habitants, une croissance démographique exponentielle et un réseau d’assainissement à la traîne, Dakar a fait de l’océan Atlantique sa fosse septique. La plupart des rivages sont parsemés de conduites d’évacuation plus ou moins enfouies à l’origine et aux contenus incertains. Dans les banlieues populaires de Pikine et Guédiawaye, qui comptent à elles seules 1,2 million d’habitants, seulement 20 % d’entre eux sont reliés à un réseau d’égouts, estimait l’Office national de l’assainissement du Sénégal (Onas) en 2014.

Sur la plage de Cambérène, dans la banlieue de Dakar, où la principale station d’épuration de la ville déverse le trop-plein d’eaux usées, le petit Comité de défense de l’environnement de Cambérène (Cidec) a mené en 2013 des analyses et des enquêtes communautaires. Les résultats ont conclu à la présence de « germes pathogènes comme le Escherchia Coli, les entérocoques et les salmonelles dans les eaux de baignade », ainsi qu’à des taux élevés de prévalence de dermatoses, de diarrhées, d’infections respiratoires aiguës et d’asthme. Une autre étude ciblée sur la qualité de l’eau, coordonnée par l’Institut de recherche pour le développement de Dakar (IRD), devrait être rendue publique dans les prochains mois. Elle révèle selon certains éléments consultés par Mediapart « un habitat de mauvaise qualité sur la base de l’étude du niveau de toxicité des sédiments ». Les études de microplastique indiquent quant à elles des résultats « égalant les fortes densités rencontrées dans la Méditerranée, mer fermée dont le pourtour est l’un des plus densément urbanisés de la planète ».

Il faut s’en remettre à ces quelques témoignages, à ces quelques études parcellaires à la rigueur Le canal de Ngor se déverse dans la baie de Soumbédioune. scientifique inégale, car l’information officielle fait cruellement défaut. « Je n’ai jamais vu passer une étude sur la qualité de l’eau à l’Assemblée nationale », témoigne Cheick Oumar Sy, député de la coalition au pouvoir et secrétaire exécutif du réseau des parlementaires pour la protection de l’environnement. « Il est essentiel d’avoir des données fiables et les députés devraient jouer leur rôle en lançant par exemple une commission d’enquête. Mais si l’exécutif ne donne pas son aval, vous êtes bloqués. »

Les personnes qui s’intéressent de près au sujet se heurtent à un mur de silence. « C’est pratiquement une omerta qui a été décrétée, comme pour montrer qu’il y avait réellement des choses qu’on voulait cacher à l’opinion publique », a dénoncé en 2013 le Cidec, après avoir tenté en vain de recueillir des données officielles « auprès des autorités sanitaires du village de Cambérène et des structures sanitaires environnantes ». D’autres arguments pèsent dans la balance, notamment la crainte pour les entreprises de loisirs de la mer de se tirer une balle dans le pied en pointant la pollution.

Faute de transparence, l’origine inexpliquée de problèmes de santé récurrents se cherche tout autant dans les flots d’eaux usées que dans les activités des industries lourdes réparties le long de la Grande Côte reliant Dakar et Saint-Louis, dans la zone des Niayes où se concentre une grande partie du maraîchage national. Industries chimiques du Sénégal, Grande Côte Opération, Dangote… Ces sociétés sont régulièrement accusées par des associations locales de pêcheurs, d’agriculteurs ou d’habitants de polluer sans vergogne eau, ciel et terre, tout en épuisant une nappe phréatique vitale pour des milliers de petits exploitants. À l’heure où l’Union africaine est censée développer au Sahel une grande muraille verte pour lutter contre la désertification, même les petits jardins nationaux peinent à être préservés.

Le littoral de la presqu’île continue d’être mis à rude épreuve, à l’image de la construction prévue à partir de janvier 2018 d’une usine de dessalement d’eau de mer sur le site des Mamelles. Un projet financé par un prêt de la coopération japonaise (Jica), qui suscite une opposition dispersée de la part d’associations convaincues de l’impact néfaste de ce projet sur le long terme.

 Médiapart : Fabien Offner

l’article complet est ici :https://www.mediapart.fr/journal/international/170917/dakar-fait-de-l-ocean-atlantique-sa-fosse-septique?


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