Sur lepetitjournal.com: Seyni Camara, l’artiste mystérieuse de Bignona

Seyni Awa Camara est une sculptrice renommée, aujourd’hui âgée de près de 80 ans. Ses oeuvres ont été exposées au Centre Pompidou, à la Biennale de Venise et dans de nombreux salons de ventes européens.

Pourtant, Seyni Camara n’a pas souvent quitté son domicile familial, à Bignona, en Casamance. Cette grande artiste vit à l’écart des projecteurs, pourtant souvent braqués sur ses oeuvres. Zoom sur une artiste sénégalaise entourée de mystère.

Seyni Camara est née en 1945 à Diouwent, près d’Oussouye, en Casamance. Elle est révélée au monde de l’art occidental par l’exposition parisienne de Jean-Hubert Martin en 1989. Une fois son talent dévoilé, les succès s’enchaînent. Aux antipodes de nombreux créateurs, Seyni Camara ne semble jamais avoir sculpté pour s’attirer une quelconque gloire. Ses créations semblent être un exutoire, la révélation du théâtre de ses pensées intimes : un imaginaire animiste inspiré par la nature, les contes locaux et s’articulant autour des thèmes de la maternité et la sexualité.
Il n’y a pas de version officielle du passé et de l’enfance de l’artiste. Il semble que mariée à 15 ans, elle a vécu au moins quatre maternités traumatisantes fragilisant sa santé. Son premier mari l’ayant laissée au domicile familial, la figure salvatrice de l’artiste est celle de son second mari : Samba Diallo. Il l’encourage à faire de la poterie et de la sculpture. Décédé en 2004, il a longtemps joué le médiateur entre Seyni Camara et ses visiteurs. Désormais, l’artiste vit avec ses nombreux fils et sa famille à Bignona.

Les statuettes de Seyni Camara représentent très souvent des femmes enceintes, des figures maternelles entourées de nombreux enfants. Peut-on comparer l’exutoire de Seyni Camara aux épreuves que s’imposent les kagnalènes pour retrouver leur fertilité ? Peut-être… En Casamance, la fertilité et l’enfantement constituent les seuls gages de statut social pour une femme. Dans une région où la riziculture nécessite de nombreux bras, une femme qui ne peut enfanter ou qui fait des fausses couches, est exclue de la société, déconsidérée. Pour remédier à cela, certaines s’isolent dans une société de femmes et subissent de nombreuses épreuves pour retrouver leur fertilité.
Seyni Camara est nimbée d’une aura de mystère, et sans doute le restera-t-elle toute sa vie. En 2015, Fatou Kandé Senghor réalise un film documentaire intitulé Giving Birth (Donner Naissance), qui fut présenté à la Biennale de Venise. Ce documentaire est l’un des rares témoignages à dévoiler la complexité de Seyni : son extravagance timide, ses excentricités. Adepte des accessoires flashy, des films de kung-fu et des accoutrements inattendus, on découvre la douceur et la légèreté de la grande dame.
L’artiste vieillit malheureusement, et il semble qu’elle rencontre des difficultés à trouver quelqu’un qui saura reprendre son processus de fabrication. Il faut savoir que Seyni Camara procède à des sacrifices avant chaque œuvre, et que par ailleurs, les sujets de ses créations lui apparaissent en rêve.
La pâte pilée avec du dégraissant et malaxée pendant des heures est très difficile à manier car rigide. De plus, toutes les étapes de la conception de ses œuvres ne peuvent se faire en une seule fois. Ses œuvres les plus complexes, nécessitant de nombreuses étapes de séchage et de repos, nécessitent plus de dix jours à être conçues. La cuisson finale est faite au feu de bois durant trois heures en moyenne, puis, les statuettes sont immergées à chaud dans un liquide fait de gousses d’arbres en putréfaction qui donnent la couleur et la résistance aux sculptures.
Malgré le fait que l’artiste ne semble pas croire en un successeur durable, son fils aîné, qui l’aide depuis quelques années déjà, s’adonne à cet art avec pugnacité. Déplaçant et sculptant les parties lourdes et imposantes des oeuvres, suivant les directives précises de sa mère, il semble avoir compris beaucoup de cette création énigmatique.


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