Au Sénégal, un robot au chevet des patients atteints du coronavirus

L’Afrique a des idées (2). Des élèves ingénieurs sénégalais ont conçu un automate d’assistance médicale pour réduire les risques de transmission du Covid-19.

Au milieu des machines à découper et autres instruments d’assemblage d’un atelier rudimentaire, Dr Car se déplace avec agilité. Destiné à exercer à l’hôpital, il n’a pourtant de médecin que le titre. Ce robot conçu au Sénégal est destiné à transporter des médicaments et des repas dans les chambres des patients atteints du Covid-19.

Tablette à la main, Pape Mamadou Gueye lance l’automate vert dans les couloirs du campus inhabituellement désert de l’Ecole supérieur polytechnique (ESP) de Dakar. L’étudiant est l’un des trois élèves ingénieurs qui a élaboré le premier prototype de cette machine qui doit soulager le personnel médical pendant la pandémie due au coronavirus.

Avec une population de près de 16 millions d’habitants, le Sénégal comptait 160 000 étudiants en 2018. Et ces derniers ont mobilisé leurs idées et compétences dès qu’est apparu le Covid-19 sur le sol sénégalais le 2 mars. Entre-temps, 3 130 personnes ont été déclarées positives, dont 36 décédées au 26 mai. Les élèves ingénieurs en chimie de l’ESP ont très rapidement mis au point un gel hydroalcoolique.

Encore plus ambitieux, Pape Mamadou Gueye et ses acolytes Ismaïla Deme et Mouhamadou Lamine Kebe ont interrompu tous leurs projets pour se concentrer sur Dr Car. « Nous avons constaté que les personnels de santé étaient très exposés au coronavirus car ils n’ont pas suffisamment de matériel de protection », résume M. Kebe, en dernière année de formation.

Une nouvelle version en préparation

Ce premier prototype a été accueilli avec enthousiasme le 24 mars au Centre des opérations d’urgence sanitaire (COUS) de Dakar, au cœur de la prise en charge des patients atteints du Covid-19

. « Ce robot est très intéressant et pourrait être utile dans nos centres de traitement car il minimise le contact entre les patients et le personnel de santé », estime le docteur Abdoulaye Bousso, directeur du COUS, prêt à en commander plusieurs exemplaires selon les résultants du prochain prototype. Il encourage les étudiants à « aller plus loin ».
« Cette pandémie est une véritable opportunité pour soutenir les solutions internes contre le Covid-19 », revendique le médecin qui propose que ce robot puisse faire de la télémédecine. « Nous avons conseillé que le personnel de santé puisse parler directement avec les patients à travers le robot, et que soit ajouté un bras articulé pour prendre la température et la saturation en oxygène du sang des patients », détaille-t-il.

Les yeux rivés sur son écran d’ordinateur, Mouhamad Lamine Kebe fait apparaître un dessin 3D de la nouvelle version du Dr Car. Le robot aura désormais deux bras et une tête munie d’un écran sur lequel apparaîtra un médecin ou un infirmier en vidéo, avec qui les patients pourront interagir en direct.

« Le robot, lui, parle uniquement pour demander au patient d’ouvrir sa porte car il n’est pas là pour remplacer le contact humain », justifie le jeune ingénieur de 23 ans, qui travaille aussi sur des capteurs intégrés à un bracelet ou une bague qui recueilleront les données des patients à distance grâce au robot.

Mentionné par le président Macky Sall

Le prochain Dr Car sera aussi automatisé. « Il pourra se déplacer grâce à la mémorisation de la cartographie de l’hôpital par l’intelligence artificielle », précise Pape Mamadou Gueye. L’élève ingénieur de première année en génie mécanique teste de nouvelles matières pour la structure du robot. « Le métal se lave plus efficacement, mais je dois aussi prendre en compte la durée de vie du virus selon les matériaux », explique le jeune homme de 19 ans, autodidacte, qui a déjà construit seul une voiture monoplace. Face à ces nouveaux défis, trois étudiants sont venus renforcer l’équipe, dont deux en génie informatique.
Pour financer cet ambitieux projet, l’équipe compte sur le soutien de l’ESP, qui a signé une convention de partenariat avec la Délégation générale à l’entrepreneuriat rapide (DER) afin de soutenir ce type de projets. Mais certains besoins sont pressants pour ces étudiants qui se débrouillent dans des locaux rudimentaires. « Nous sommes bloqués par le manque de composants électroniques », souligne par exemple Mohamadou Lamine Kebe.
L’équipe a donc établi sans attendre un partenariat avec la société de nouvelles technologies Solutroniq, fondée par Ely-Manel Faye. « Nous les aidons à s’approvisionner en composants difficiles à importer, alors que le fret est ralenti dans le contexte du Covid-19 », assure l’entrepreneur ingénieur qui s’est engagé, de son côté, à réparer gratuitement le matériel de réanimation ou les respirateurs tombés en panne. « Nous mettons à la disposition des étudiants notre matériel et nos appareils présents dans nos espaces techniques, pour développer et assembler leur prototype », poursuit-il.

Selon Ely-Manel Faye, ce projet d’innovation technologique pourra passer à l’étape d’industrialisation d’ici à cinq ans. « Les ressources locales commencent à être au niveau. J’appelle les autorités nationales à faciliter les homologations d’innovations locales, mais aussi à ouvrir les appels d’offres publics de matériel à ces innovations », déclare-t-il, fier de ces ingénieurs en devenir.

Quand Mohamadou Lamine Kebe a entendu que le président Macky Sall avait mentionné leur robot dans son dernier discours officiel du 11 mai, le jeune étudiant a senti un regain de motivation et de responsabilité.

« Le robot peut avoir un impact sanitaire fort, mais cela permet aussi de montrer à nos dirigeants que nous sommes capables d’innover », estime le jeune ingénieur sénégalais, pour qui participer à l’effort collectif est primordial.

Théa Ollivier


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